Luana avait seize ans et quelques mois lorsqu’elle a quitté l’école. Définitivement. Elle est française, née à Rennes, de parents originaires tous les deux du Portugal. Un petit village près de Porto. José est maçon, sa femme Maria est femme de ménage. Luana a passé une enfance merveilleuse après de ses parents jusqu’à l’âge de dix ans. Son petit frère est né, puis un autre et un petit dernier pour finir. C’était une joie immense dans la famille, très catholique et pratiquante. Maria avait cessé de travailler pour s’occuper des plus jeunes. Luana l’aidait beaucoup, dans la mesure de son possible. Mais elle comprit aussi très vite que ses petits frères, qu’elle adorait pourtant, seraient aussi une corvée supplémentaire sur ses épaules. Sa vie de jeune fille en fut chamboulée. Encore plus lorsque son père perdit son travail dans un grand groupe de la construction. José n’était pas homme à rester inactif et il retrouva immédiatement un autre emploi, mais bien moins rémunéré, vu que c’était chez un artisan, portugais comme lui et sa famille. C’est à ce moment-là qu’ils sont venus habiter à Loudéac. Maria a retrouvé du travail, évidemment, comme femme de ménage. Elle travaillait tôt le matin, avant l’ouverture des bureaux, et tard le soir, quand les usines étaient fermées. Dans la journée, elle avait quelques heures de ménage chez des particuliers, mais pas suffisamment pour avoir un salaire complet. C’était donc Luana qui était chargée de réveiller ses petits frères et de les faire déjeuner le matin. Elle devait ensuite les habiller et les emmener à l’école. Le soir, elle surveillait leurs devoirs, pour ceux qui en avaient, et elle préparait le dîner. La plupart du temps, Maria, sa mère, avait déjà tout préparé et il ne restait plus qu’à réchauffer et à servir. Maria était exténuée lorsqu’elle rentrait et allait très vite se coucher. Pour la plupart des documents administratifs, c’était toujours elle qui était sollicitée.
Ses parents parlaient portugais, lorsqu’ils étaient entre eux ou avec des amis. Mais l’un comme l’autre parlait et comprenait le français. C’était beaucoup plus compliqué pour eux lorsqu’il s’agissait de démarches administratives. La charge mentale était d’ailleurs déjà sur ses épaules, alors qu’elle avait à peine treize ans. C’était encore elle qui devait penser aux rendez-vous médicaux de toute la famille, et les rappeler à sa mère, le jour venu. Et c’était toujours elle qui emmenait ses petits frères au sport, le samedi après-midi. Elle restait dans les gradins, avec le petit dernier, tandis que les plus grands jouaient, sur deux terrains différents. Luana n’avait pas de vie, en dehors de sa famille. Les petits copains, elle avait tiré un trait définitivement sur eux. Elle pensait, à juste titre, qu’ils n’étaient pas vraiment sérieux et qu’ils pensaient plus au sexe qu’à l’amour. Elle avait déjà trois enfants à charge. Cela aurait été un grand malheur si elle était tombée enceinte. Elle était pourtant une bonne élève, toujours bien notée sans pour autant être la meilleure de sa classe. Elle était toujours discrète, presqu’invisible. C’était comme ça qu’elle se sentait bien, protégée des autres. Elle priait aussi beaucoup. La vie lui avait appris très tôt à avoir les pieds sur terre et l’espoir de rencontrer un prince charmant avait disparu depuis des années déjà. Elle vivait sa vie de jeune fille modèle, qui aidait sa mère du mieux qu’elle le pouvait. Quand, parfois, un professeur lui demandait ce qu’elle voulait faire plus tard, comme métier, elle répondait invariablement qu’elle voulait être infirmière, ou médecin. Tout en sachant pertinemment que la vie avait déjà décidé pour elle. Elle ferait comme sa mère, au mieux pourrait-elle trouver un poste de caissière au supermarché de la ville.
Les malheurs de la famille ne faisaient qu’empirer, les dettes s’accumulaient jusqu’à ce qu’ils reçoivent une lettre recommandée venant d’un huissier de la ville. Tous se rendirent au rendez-vous qui avait été fixé. C’est le maire de la ville qui les reçut. Il avait été huissier avant son élection à la mairie et il s’était associé à une autre étude, pour garder un œil sur ses activités. Son associé l’appelait uniquement pour les affaires complexes et celle de la famille Ribeiro en était une. Les parents prirent place sur les deux chaises, face au grand bureau, les enfants restèrent debout, les plus jeunes entourant leur grande sœur. Ils étaient vraiment très intimidés par le lieu, ce bureau était impressionnant. Fait de boiseries, on aurait pu se croire dans un château de la Renaissance. L’homme aussi, était impressionnant. Sa voix portait loin, haut et fort. Les trois garçons se blottirent contre les jambes de leur grande sœur. Elle baissait simplement la tête. Elle n’était là que pour accompagner ses parents et garder les plus jeunes pour qu’ils restent calmes. José essaya d’expliquer pourquoi, et comment, ils en étaient arrivés là. Maria tenta d’apporter des explications à l’homme face à elle qui ne semblait pas vraiment comprendre. En désespoir de cause, elle se tourna vers sa fille, lui demandant de prendre la parole et d’expliquer, en une langue compréhensible par l’huissier, ce qu’il leur arrivait. L’huissier avait patiemment écouté les parents, sans véritablement tout comprendre. Il était habitué aux histoires racontées par les débiteurs. Il avait, croyait-il, tout entendu à ce moment-là. Il fut très surpris lorsque Luana prit la parole. Elle reprenait point par point ce que ses parents avaient tenté d’expliquer. Sa voix douce, calme et posée, contrastait avec l’urgence de la situation. Il leva alors les yeux vers elle et il fut subjugué par son visage rayonnant, ses yeux emplis de larmes.
Des personnes endettées, il en avait vu des centaines. Tous avaient des arguments à faire valoir. Et bien souvent faux. Tout ça pour obtenir des délais de paiement. Luana parlait simplement, elle ne demandait rien. Sa voix, son visage angélique, l’huissier tomba sous son charme. Mais il restait professionnel. En tant qu’huissier, il pouvait tout juste faire patienter les créanciers. Mais, en tant que maire, il pouvait beaucoup plus. Il regarda la jeune fille et lui demanda d’expliquer à ses parents ce qui allait se passer. Il bloquait le dossier, pour l’instant, jusqu’à ce qu’il rencontre la jeune fille à la mairie, dans son bureau. Il fallait faire vite pour éviter qu’ils soient expulsés. La trêve hivernale était proche et leur permettrait d’avoir quelques mois de tranquillité. Il donna donc rendez-vous à la famille le mercredi suivant, soit deux jours après. José devait reprendre son travail et ne pourrait pas être là. Maria avait un rendez-vous médical avec l’un de ses fils et elle ne pourrait donc pas être présente non plus.