Seule une jeune fille nous ignorait, Angélique et le nouveau groupe qui se formait autour de nous deux. Ses parents et elle étaient des intégristes, catholiques. Pour elle et sa famille, cela n’arrivait qu’aux jeunes filles pas sages, pas sérieuses. Et c’est elle qui a eu la grande surprise, quelques jours plus tard, d’être la suivante d’une longue liste. Elle aussi se rapprocha de moi, mais uniquement lorsque j’étais seule. Elle ne souhaitait absolument pas que les autres sachent qu’elle s’était trompée. Que SES parents l’avaient trompée. Elle ne venait me voir que lorsque j’étais seule, parfois même dans les toilettes des filles. Elle aussi voulait savoir, comprendre ce qui lui arrivait. Comme à toutes les autres, je lui parlais de préservatif et de pilule contraceptive, mais c’était tabou pour elle. Elle ne coucherait avec un homme que lorsqu’elle serait mariée, et uniquement pour avoir des enfants, fonder une famille. Pas question de sexe récréatif. Pour le plaisir. Je n’insistais pas plus sur le sujet mais je portais mon attention sur le cycle qui se déroulait dans le corps de la femme, de la jeune fille. J’avais beaucoup appris avec Sylviane. Seule avec elle, puis avec Angélique. Parfois, elle me laissait expliquer les choses moi-même, quitte à me reprendre si je faisais une petite erreur.
J’avais proposé à Marie de m’accompagner à l’infirmerie, mais elle refusait catégoriquement. Cela montrerait à tous qu’elle s’était trompée et elle ne pouvait pas se résoudre à l’admettre. Elle cherchait désespérément une explication logique dans la religion. Je ne pouvais malheureusement pas l’aider plus sur ce sujet. Par contre, je pouvais lui rappeler que, dans notre pays, au Moyen-Âge, les jeunes filles étaient mariées dès 13 ou 14 ans. C’était certainement le cas dans d’autres pays, à des époques plus lointaines encore, et il n’était pas inconcevable que la Vierge Marie fût également mariée très jeune. Prête à enfanter, même s’il avait fallu une intervention divine. C’est avec cette certitude qu’elle se dirigea vers son confesseur pour obtenir des réponses à ses tourments. Même si elle restait plutôt discrète, je peux dire que c’était ma première véritable amie dans la classe. Les quolibets avaient cessé depuis l’intervention du proviseur dans notre classe. Et le surnom que l’on m’avait attribué ne résonnait pratiquement plus à mes oreilles. Depuis que j’avais aidé Angélique, et les suivantes, les filles me respectaient. Certains garçons, heureusement peu nombreux, continuaient avec cette mauvaise blague.
Jusqu’au moment où ils comprirent que cela ne faisait plus rire personne. Marie était de plus en plus présente auprès de moi, presqu’autant que Lalie. Parfois, elle me raccompagnait jusqu’à la gare routière où le bus m’attendait. Elle était loin d’être bête, malgré sa vision un peu rétrograde à mon avis. Elle est la première à avoir deviné que j’en savais beaucoup plus sur les relations entre hommes et femmes que je ne pouvais le laisser entendre. J’étais, depuis peu, entourée de beaucoup de jeunes filles et certaines disaient, en cachette, avoir déjà vu des sexes d’hommes. Je souriais discrètement lorsque j’entendais comment elles en parlaient. Comment elles décrivaient ce qu’elles prétendaient avoir vécu. C’était parfois tellement énorme que j’étais presque certaine qu’elles avaient plutôt vu un film interdit. C’était encore très caché quand nous étions jeunes. Et sans doute réservé à une élite car il fallait du matériel spécifique pour lire les films et il fallait aussi voyager pour trouver ce genre de film sur bandes vidéo. Parfois, Marie me posait des questions très précises, sur mes relations avec des hommes. Pour elle, c’était certainement de jeunes adultes, des étudiants ou bien de jeunes travailleurs. Je ne pouvais malheureusement pas donner de nom, ni l’âge de mes « fiancés ». Elle, si catho, elle aurait été horrifiée et elle aurait pu en parler, en confession. Je lui demandais, un soir, si elle était elle aussi intéressée. Si elle aussi aurait aimé en rencontrer, des hommes.
Elle prit son air offusqué de jeune fille sage, et intègre, mais je savais que j’avais mis le doigt sur ses envies profondes. Puisqu’on lui avait menti sur une chose aussi énorme, je parle des cycles menstruels, sans doute que tout le reste était faux, également. Elle était surtout troublée depuis qu’elle avait surpris ses parents en train de faire l’amour, un après-midi, dans leur salon. Il était évident que ce n’était pas pour faire un bébé qu’ils se démenaient ainsi. Les propos du père étaient on ne peut plus équivoques. Ils ne faisaient pas l’amour dans le but d’enfanter, mais réellement pour le plaisir. C’était un mercredi après-midi. Le calendrier venait de changer et ce n’était plus le jeudi, mais le mercredi que nous n’avions pas cours après manger. Pour les élèves qui habitaient loin, comme moi et Lalie, nous restions dans une salle d’études pour faire nos devoirs, nos révisions. Marie rentrait chez elle, ou bien passait à l’église pour prier. Elle en profitait parfois pour voir le prêtre qui la suivait habituellement et elle se confessait à lui. J’ignore si elle était honnête et qu’elle parlait des questions qu’elle osait me poser. De ses envies cachées, interdites. Nous étions déjà au printemps et les beaux jours arrivaient.
Un mardi soir, en rentrant chez moi, je tombais nez à nez avec Mr Jonathan. Je suppose qu’il connaissait parfaitement les horaires des transports scolaires. Nous avons marché tranquillement, côte à côte, dans les rues de notre village. Il m’annonça qu’il avait prévu d’aller au cinéma, le lendemain après-midi, pour voir un film qui faisait beaucoup de bruit, à l’époque. Tout le monde en parlait et, comme chacun, j’avais très envie d’aller le voir moi aussi. Il me proposa de payer ma place, si j’étais intéressée. J’avais très envie de dire oui. Tout en connaissant les risques (mesurés). J’avais souvent entendu mes camarades de classe parler de leurs séances au cinéma. Les garçons qui les invitaient avait tous une idée derrière la tête. Même si ce n’est pas là que je placerais leur envie. Leurs désirs. Dans l’obscurité de la salle, beaucoup se permettaient des caresses, certains exigeaient même des fellations, en remerciement de l’invitation et du prix de la place qu’ils avaient payée.