Je suis arrivé dans cette entreprise juste après l’obtention de mon BTS en électromécanique. Je n’étais qu’un simple intérimaire, manutentionnaire, embauché pour pallier les absences des titulaires, partis en vacances d’été. Comme je n’avais encore rien trouvé qui correspondait à mes compétences, j’ai finalement accepté de prolonger avec un contrat à durée déterminée. Un an plus tard, on me proposa une embauche définitive, ce que j’acceptais. L’ambiance était bonne, j’étais le plus jeune mais parfaitement encadré par les plus anciens. C’est au sein même de cette grande entreprise de logistique que j’ai passé le CACES pour pouvoir conduire des chariots élévateurs. J’ai intégré l’équipe des caristes, juste après l’obtention du certificat d’aptitude. Cela fait maintenant plus de six ans que je suis arrivé là et j’en suis très heureux. Je m’aperçois que je ne me suis pas présenté je m’appelle Julien et je viens d’avoir 27 ans.
Malika est mon épouse depuis plus de deux ans, désormais. Je l’ai rencontrée alors que j’étais tout juste cariste. Pour rendre service à un ami, j’étais entré dans un magasin oriental, car c’était là que je pouvais trouver les épices qu’il m’avait demandé. Effectivement, je trouvais ce qu’il cherchait, et bien plus encore. Des fruits et des légumes venus d’autres pays, dont j’ignorais même le nom. Le rayon exotique emplissait mes narines de parfums hétéroclites, et étranges. Je passais à la caisse pour régler mes achats et c’est là que je vis Malika pour la première fois. Elle était souriante, mais il était évident qu’elle cachait énormément de tristesse sous ses airs de bonne humeur. Elle était pourtant bien banale, habillée comme beaucoup de femmes musulmanes. On ne voyait que l’ovale de son visage sous le voile noir. Ses habits réussissaient même à cacher ses formes que je devinais malgré tout plutôt voluptueuses. Elle était assise, je ne voyais donc pas ses pieds, mais les autres femmes qui travaillaient dans ce même magasin étaient habillées toutes de la même façon. Une robe longue qui cachait jusqu’à leurs pieds. D’elles, on ne voyait que leurs mains, et l’ovale de leur visage. Il y en avait de tout âge. Même une qui me semblait très jeune pour être déjà au travail. Toutes ces femmes étaient plutôt souriantes, comme il convient dans un commerce, je le supposais.
Mais Malika m’avait plus touché par son visage qui me paraissait angélique, et aussi par une espèce d’aura qu’elle dégageait. Pour le plaisir des senteurs du rayon des fruits et légumes, mais aussi pour la revoir, je retournais souvent dans ce supermarché oriental. Très souvent, elle était à la caisse et, une fois, j’ai osé caresser le dessus de sa main, tandis qu’elle me tendait les tickets de caisse. Elle m’a regardé bizarrement. Nous étions seuls à la caisse et personne n’avait pu voir ce que j’avais osé. C’était, me semble-t-il, la première chose qu’elle contrôla avant de me sourire franchement. Plusieurs fois, je suis retourné dans ce magasin et je déambulais dans les rayons, attendant patiemment qu’elle apparaisse derrière sa caisse. Nous avions créé une sorte de complicité, sans un mot, sans un geste. Juste avec le regard. Je ne savais toujours rien d’elle, mis à part son prénom, Malika. Une femme d’un certain âge l’avait appelée ainsi pour lui reprocher quelque chose. Que je n’ai pas compris, j’ignorais tout de la langue qu’elles parlaient. Un autre jour, je vins beaucoup plus tard que d’habitude. Et mon soleil était bien là, derrière sa caisse enregistreuse. Mais elle semblait exténuée, et véritablement très triste. Comme si un grand malheur venait de la frapper. Je ne pouvais malheureusement rien faire, ou dire, pour tenter de la consoler et la faire sourire de nouveau. Vu que j’étais venu beaucoup plus tard, j’avais dû me garer à l’arrière du magasin, pas très loin de ce qui me semblait être les réserves. Je reçus un appel téléphonique au moment où je m’apprêtais à démarrer. Je répondais évidemment à mon ami qui m’appelait. Cet appel dura plusieurs minutes. Au moment où je raccrochais, je vis Malika qui sortait, sûrement pour prendre sa pause. Une autre femme, aussi jeune qu’elle, l’accompagnait. Celle-ci alluma une cigarette, en proposa une à Malika qui refusa. Je restais là à les observer de loin. Soudain, apparemment sans raison aucune, Malika commença à sangloter. L’autre femme, qui devait certainement comprendre le pourquoi de ses pleurs, tenta de la consoler, mais en vain. Elle repartit dans le magasin après avoir fini sa cigarette. Malika restait seule et, semble-t-il, inconsolable. Je pris mon courage à deux mains et j’allais la rejoindre. Elle tenta de cacher ses larmes en me voyant approcher.
« Vous avez un souci, mademoiselle ? Je peux peut-être vous aider ? »
Comme elle ne disait toujours rien, je tentais.
« Malika ? »
Elle sembla surprise d’entendre son prénom. Puis, elle réagit aussitôt en posant sa main sur mon bras et elle m’entraina jusqu’à l’angle du bâtiment, afin que personne ne puisse nous voir. Un peu calmée, et assurée de ne pas être surprise, elle commença.
« M’aider ? C’est impossible. Personne ne peut plus m’aider, maintenant. Vous ignorez tout de mes problèmes et vous pensez pouvoir les résoudre ? »
« Expliquez-moi, et je vous dirais si je peux vraiment vous aider. »
« D’accord. Vous l’aurez voulu. Dans quelques jours, je dois partir en vacances en Tunisie, avec mes parents. Je me faisais une joie de revoir le pays de mes ancêtres. Mais, hier, mon père m’a annoncé que ce serait mon dernier voyage. Qu’il avait organisé mon mariage avec un vague cousin que je ne connaissais même pas. Que ma vie, désormais, serait une vie de femme, de mère. »
« J’adore mon pays, même si je n’y suis pas née. Mais retourner y vivre, de manière forcée. Et mariée contre ma volonté, en plus. Comment pourriez-vous m’aider ? »
« Puisque vous vivez en France, tes parents doivent respecter les lois françaises, et le mariage forcé est punissable. De plus, tu peux toujours refuser. »
« Refuser ? On voit bien que tu ne connais pas mon père. Et la famille. Si je refusais, il me mettrait dehors. Je n’aurais nulle part où aller. «