Les deux femmes lui faisaient face et sa génitrice tenta, comme prévu, de tout mettre sur la faute de son père. Elle devait partir pour se libérer de son emprise néfaste et pouvoir se reconstruire, même si cela lui déchirait le cœur de devoir abandonner son enfant. Mais elle savait qu’elle la laissait en de bonnes mains, Stéphane avait toujours été un père irréprochable. Et c’était Clothilde elle-même qui lui avait ouvert les yeux. Bien sûr, elle savait que, désormais, c’était Clothilde elle-même qui partageait la vie de Stéphane. Elle savait aussi qu’il n’était pas aussi virulent avec elle qu’il n’avait pu l’être avec elle, ou d’autres. Elle avait, malgré les années, garder le contact avec sa fille par l’intermédiaire de Clothilde, toujours elle, qui lui montrait les photos qu’elle prenait. Elle avait même pu lui offrir des cadeaux, pour Noël par exemple, sans qu’elle ne sache que cela venait d’elle. Le lapin rose qu’elle adorait, avec lequel elle ne pouvait s’endormir, enfant, c’était elle qui l’avait choisi. Laura l’écoutait, sans vraiment l’entendre.
« C’est comme ça que je me suis rapprochée de Clothilde. Et que nous sommes devenues des amies. »
Elle avait posé sa main sur la cuisse de Clothilde avant d’ajouter.
« Et même bien plus que des amies. »
Elle regardait sa voisine avec énormément de tendresse dans le regard.
« Et je sais que, toi-même … »
S’en était trop pour Laura qui se leva précipitamment, attrapa sa veste et sortit en courant de cet appartement. Imaginer Clothilde, avec sa génitrice. Et quoi encore ? Elle lui proposait de se joindre à elles ? Le petit cœur de Laura bondissait dans sa poitrine, tandis qu’elle était à la limite des larmes. Je la serrais tendrement dans mes bras, sans équivoque. Juste pour la consoler, l’assurer que je serais toujours là pour elle. Petit à petit, les battements de son cœur reprirent une cadence acceptable, elle se tourna pour se serrer contre moi, en cuillère, et elle s’endormit enfin, calme et sereine. Elle ne m’en reparla pas avant longtemps. Je pense qu’elle n’a pas souhaité revoir sa vraie mère ensuite. De mon côté, j’avais repris le travail et une surprise de taille m’attendait. Maryse avait effectivement pris contact avec Christiane et une rencontre était prévue ce mercredi, dans la journée. Je ne pensais pas revoir Maryse aussi vite, même si elle me manquait déjà. Évidemment que les retrouvailles avec Christiane, ma responsable hiérarchique, furent des plus tumultueuses. Elle insista pour que je vienne passer une soirée chez elle, son mari étant impatient de me revoir. Je suis également passée par le bureau de mon directeur, Francis, qui avait une bien triste nouvelle à m’annoncer, son départ pour un autre département. C’était une promotion, pour lui, et la suite logique de sa carrière. Un autre directeur serait nommé, ou bien une directrice. Son départ définitif était prévu avant la fin de l’année en cours.
Je revoyais également Marie-Laure et tous mes autres collègues. Que j’allais moi aussi quitter très bientôt puisque le nouveau Secrétariat Général Commun se mettait en place début Janvier 2021. La première journée passa très vite, la seconde beaucoup moins. J’avais hâte d’être au lendemain et d’accueillir Maryse dans notre service. C’était avant tout une réunion de travail mais je savais que nous trouverions forcément un moment pour nous retrouver seules. Maryse arriva par le train de 9 heures 16. Je lui envoyais un petit document, lui montrant l’itinéraire pour rejoindre à pied la cité administrative. Je l’attendais en bas de l’immeuble et, une fois à l’abri dans l’ascenseur, elle se jeta littéralement sur moi. J’étais réellement heureuse de la retrouver et surtout de constater que rien n’avait changé entre nous, malgré le temps passé loin l’une de l’autre. Nous avons pu nous refaire une beauté dans le grand miroir de la cabine avant que je la présente enfin à Christiane. C’est elle qui prit alors les choses en main et lui fit visiter notre étage, en commençant bien évidemment par notre cher directeur. Francis est un bel homme et, pour la première fois, je voyais Maryse qui ne semblait pas insensible à son charme. Ce n’est qu’à ce moment-là que je me suis dit que, finalement, je ne connaissais rien ou presque de sa vie.
Nous avions réservé une salle pour expliquer nos processus à Maryse et nous avions également organisé une visio avec deux interlocuteurs, un des nombreux travailleurs sociaux qui travaillaient avec nous et le responsable locatif d’une des sociétés HLM avec qui nous avions l’habitude d’échanger. Maryse était très professionnelle, tout le temps que dura cette réunion. Elle prenait des notes et posait toujours les bonnes questions. À la fin de la visio, elle me félicita pour le bon déroulement de cette réunion. J’avais pris énormément de renseignements auprès de mon ami, technicien informatique, pour initier et organiser une visio. Vu qu’il était presque midi, nous sommes allées manger ensemble au restaurant administratif, ici, dans la cité. On y mangeait très bien et pour pas très cher. Maryse commençait à se lâcher un peu en lançant quelques blagues. Elle jetait aussi des regards pleins de tendresse vers moi et, bien sûr, Christiane s’en rendit compte. Elle ne fit aucune remarque mais elle me fit comprendre qu’elle avait compris. C’est en retournant au bureau que Maryse constata que nous étions sur deux étages. Je lui expliquais que nous allions rarement à cet étage, qui comportait des bureaux et une salle de réunion, souvent inoccupée. Nous avons laissé Christiane rejoindre son bureau et je décidais de faire visiter le second étage à Maryse. Nous étions enfin seules, presque. Très peu d’agents dans leur bureau à cette heure-là. Ou bien ils étaient partis manger, ou bien ils étaient en intervention extérieure. C’est avec dévotion que j’ouvrais, en dernier, la porte du bureau où j’avais été formée, par Léandre, le fils de Christiane.
Vous qui avez suivi mes aventures, vous savez évidemment que c’est dans ce bureau qu’il m’a fait l’amour tendrement pour la première fois. Sa mère nous avait vus mais elle n’était pas intervenue, heureusement. Un grand bureau, rien dessus, un fauteuil devant. Machinalement, j’avais refermé la porte derrière moi, comme lorsque Léandre venait me rejoindre. C’était l’année dernière mais ce souvenir est resté très présent dans mon esprit, surtout lorsque je dois revenir dans cette pièce, comme aujourd’hui.