Et pan ! (02/17)

Après toutes ces années, il avait sans doute tout simplement oublié la seule nuit qu’ils avaient passés ensemble. Et c’est juste quelques jours plus tard qu’elle eut confirmation qu’il était réellement en couple avec Evelyne. Elle n’était pas jalouse, c’était évident qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Les deux semaines qui suivirent furent identiques à celle passée. Alban était passionné et il lui semblait qu’il avait trouvé la figure paternelle qui lui avait toujours manqué. C’était même un peu plus que cela. Un je-ne-sais-quoi qui l’unissait secrètement à David. C’est au cours de la dernière semaine du mois de Juillet que commença ce mal-être pour David. Il ne s’en était pas rendu compte immédiatement, c’est plus tard, en y repensant, qu’il put analyser ce sentiment bizarre qui l’enveloppait insidieusement. Durant tout ce mois passé près de David, Alban avait pu en apprendre un peu plus sur lui, sur sa vie personnelle. Il avait donc appris qu’il était marié et papa de deux enfants, à la limite de l’adolescence. C’est justement parce que son fils de 12 ans commençait à exiger certaines choses que la conversation était arrivée sur le sujet de la crise d’adolescence. Conversation avec d’autres collègues qui avaient eu les mêmes soucis avec leurs propres enfants. Ou qui étaient en plein dedans, pour deux d’entre eux. Arnold, son fils, voulait absolument un téléphone portable. Comme ses copains. Et il exigeait un iPhone. Ce que David refusait ostensiblement. Lui-même avait gardé son ancien téléphone à clapet, avec des cartes prépayées. Il estimait, et la plupart de ses collègues étaient d’accord avec lui, que c’était largement suffisant pour un garçon de 12 ans. À un moment, tous les regards se portèrent sur Alban. C’est David qui osa lui demander ce qu’il en pensait. Un peu embarrassé, il n’osa pas prendre parti. Par contre, il sortit son propre téléphone de sa poche. C’était pratiquement le même modèle que David avait proposé à son fils. Petit et compact, c’était largement suffisant pour être joint à tout moment, ou pour envoyer des SMS. Le soir même, Alban reparla avec Anita de cette conversation. C’est ainsi qu’elle apprit que David était réellement marié et père de deux enfants. Comme elle, sauf que, dans son cas, les hommes avaient disparu avant la naissance de leur progéniture. Il y a des hommes qui assument, et d’autres pas. Elle se reprochait sans cesse de ne pas savoir choisir le meilleur partenaire. Maintenant, avec deux enfants, elle n’avait plus du tout le choix. Personne ne lui proposait de sortir. Par contre, elle avait déjà eu deux ou trois propositions malhonnêtes, qu’elle avait refusées. Des mecs qui voulaient juste baiser avec elle, sans engagement.

Durant tout ce mois de Juillet, Anita n’avait cessé de poser des questions à son fils. Elle voulait en apprendre plus sur cet homme qui passait plus de temps avec lui, qu’avec elle. Le vendredi soir, ils se croisaient tous les trois, à la sortie des bureaux. David avait forcément remarqué les regards prononcés de la maman sur lui, mais il la voyait comme une mère poule qui tentait de protéger ses petits. Son « petit », qui était déjà plus grand qu’elle. David ne s’en formalisa pas, comprenant qu’il était difficile pour une femme seule de laisser s’envoler son grand garçon. L’entreprise était fermée au mois d’août, comme la plupart des sociétés dans le domaine du bâtiment. Le dernier vendredi, David s’apprêtait donc à dire « au revoir et bonnes vacances » à son protégé. Lorsque la maman arriva, un peu essoufflée, il la salua également. Mais elle avait une autre idée en tête. Elle invita David à venir partager leur repas du soir. Elle insista tellement que David ne put refuser. Il devait, avant tout, prévenir sa femme qu’il ne rentrait pas manger. Il l’appela devant Anita, avant d’accepter définitivement son invitation. Il monta dans sa voiture et il suivit Anita jusqu’à son pavillon. Construction très ancienne, un peu décrépite. Anita l’invita à s’asseoir sur le canapé pour lui offrir l’apéritif. Elle lui expliqua qu’elle n’avait pas vu l’heure passer, à préparer le repas qu’elle avait prévu. Ce qui excusait son léger retard. Depuis qu’il était entré chez elle, David ressentait une sensation de déjà-vu. Et c’est en fixant Anita, qui lui parlait un peu trop vite, qu’il aperçut une photo d’elle, jeune fille. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il la reconnut enfin. Anita était tout de même flattée qu’il l’ait reconnue. Après quatre rencontres seulement. Sans qu’elle ait eu besoin de le lui dire. Ils ont alors commencé à se remémorer des noms du passé, de professeurs ou d’élèves. David se rappelait très bien qu’elle était très populaire auprès des garçons de son âge. Lui-même n’avait eu aucun souci pour obtenir ses faveurs en passant une nuit entière avec elle.

Aucun des deux n’osa évoquer cet événement, surtout devant Alban et sa petite sœur. C’était le passé et chacun avait suivi un chemin différent, ensuite. David préféra lui parler de sa femme, Evelyne, qu’elle avait connue, elle aussi. Elles n’étaient pas amies, l’une était très populaire, l’autre réservée. Evelyne avait poursuivi ses études dans le même établissement que lui, après le lycée. Elle était devenue comptable, puis expert-comptable après quelques années de formation. Lui avait suivi son cursus jusqu’à devenir ingénieur en bâtiment. Anita avait des étoiles dans les yeux en l’écoutant parler de lui. Elle, elle avait dû arrêter ses études lorsqu’elle était tombée enceinte de son fils. Elle avait alors enchaîné les petits boulots, ingrats et mal rémunérés. Anita ne donna aucune précision sur le père d’Alban. Par contre, elle parla de sa rencontre avec Denis, le père de sa petite Claire. Elle avait dû faire une formation ANPE pour retrouver plus facilement du travail. Comment faire un CV et une lettre de motivation. Elle avait sympathisé avec Denis qui était devenu très rapidement son amant. Tout se passait très bien jusqu’à ce qu’elle lui annonce qu’elle était enceinte à nouveau. Deux semaines après, il avait pris la poudre d’escampette. Elle était restée donc seule à élever ses deux enfants. Alban avait connu Denis et il n’en avait pas gardé un bon souvenir.