Martine trois (03/29)

Mais j’avais aidé mon petit frère à apprendre à compter. L’alphabet n’avait plus de secret pour lui non plus. Notre cousine était impressionnée. Et pas du tout surprise lorsque je lui appris que je voulais faire le même métier qu’elle. Elle en était ravie, bien sûr, et elle était prête à me donner des conseils, pour éviter certains écueils. Elle voulut absolument que j’aille passer une semaine entière chez elle. Je lui répondis que j’en serais ravie mais que c’était impossible, vu que j’avais un emploi secondaire, durant les vacances scolaires. Elle comprenait que je devais respecter mes engagements, même si cela la rendait triste. Et c’est Fernand qui me donna la solution à ce problème. J’étais dans la supérette, en train de faire quelques courses pour ma mère. Il parlait avec une femme, la mère d’une de mes anciennes camarades de classe. Fabienne, sa fille, avait prévu d’aller rendre visite à une tante, qui vivait à Lyon. Mais ses parents, Fernand le premier, n’était pas vraiment décidé à la laisser voyager seule en train, à son âge. Elle qui n’avait jamais quitté le cocon familial. Il essayait de convaincre cette femme de partir avec Fabienne. Il était prêt à payer pour le billet de train. Malgré les arguments, la femme déclina la proposition. Je passais à la caisse juste après elle et j’ai demandé à Fernand si l’offre tenait pour moi aussi. Je souhaitais rendre visite à une tante qui vivait à Lyon, justement, mais j’étais un peu bloquée par mon travail à la supérette, durant les vacances de Février. Il me regarda bizarrement, surpris que je veuille l’aider, et rendre service à Fabienne, après ce que j’avais subi chez eux.

Il retint ma proposition mais il devait en parler avec sa femme, Gisèle. Fabienne serait certainement d’accord si son voyage en dépendait. J’eus ma réponse le lendemain. C’est Gisèle elle-même qui vint chez nous pour nous annoncer la bonne nouvelle. Ma mère était flattée qu’une femme aussi jolie qu’elle puisse pousser la porte de notre modeste demeure. Je l’ai déjà dit, nous ne recevions jamais personne, mis à part les voisins ou des collègues de papa. Cette femme belle et élégante, cultivée en plus, c’était un vrai bonheur pour ma mère de l’accueillir. Et, bien sûr, elle accepta que les parents de Fabienne payent mon billet de train, puisque c’était pour leur rendre service. Le voyage fut décidé, le week-end réservé. Gisèle a prévenu sa sœur, maman a téléphoné à Cécile pour lui annoncer ma visite. Tout un week-end. Fernand m’avait même autorisé à ne pas travailler le vendredi pour que nous puissions partir de bonne heure, Fabienne et moi.

Celle-ci était sur la défensive. Elle se demandait pourquoi j’avais accepté de l’aider. Si je n’avais pas proposé mon aide, son voyage tombait à l’eau. Pour moi, le voyage était gratuit, et je pouvais aller voir ma tante chez elle. Tout le monde était gagnant. De plus, j’avais 13 ans, Fabienne seulement 12. J’étais la grande. Le voyage se déroula normalement. C’était la première fois que je prenais le train. Que je voyageais sans mes parents. Fabienne avait déjà pris le train plusieurs fois mais toujours accompagnée de sa mère. La tante qu’elle voulait rencontrer à Lyon était sa marraine. Ce serait évidemment leur premier week-end ensemble, loin des parents. C’était une aventure pour elle, comme pour moi. Arrivées à la gare de Lyon-Part-Dieu, nous nous sommes rendues au point rencontre et j’ai vu arriver la tante de Fabienne. Une femme splendide, sortie d’un magazine de mode. Nous sommes restées à discuter jusqu’à l’arrivée de Cécile, ma tante, la cousine de ma mère. Les deux femmes étaient toutes deux célibataires, pour des raisons diverses. Nous nous sommes quittées, nous donnant rendez-vous pour le dimanche après-midi, avant le départ de notre train de retour. Nous avons déambulé dans les rues animées de la grande ville. Jusqu’à l’appartement modeste de Cécile. C’était un appartement de fonction, ses voisins étaient presque tous employés par l’Éducation Nationale. Ou bien un autre ministère. Elle m’expliqua que son métier l’obligeait à déménager souvent. Un ou deux ans ici, trois ans dans une autre ville. Difficile de construire un avenir avec un homme. Sauf s’il était aussi dans l’administration. Mobile comme elle. C’est comme ça qu’elle m’expliqua son célibat.

J’avais bien remarqué des réticences lorsqu’elle parlait avec la tante de Fabienne.  Sabine était son prénom. Cécile l’avait vue arriver en voiture, un cabriolet rouge vif. Maquillée comme une prostituée. C’était ce que Cécile avait ressenti, même plus tard en discutant avec elle. Elle serait d’ailleurs arrivée avant Sabine, si elle n’avait pas été abordée par une collègue qui lui avait tenu le crachoir pendant un bon quart-d’heure. Elle me demanda d’éviter de fréquenter des femmes comme elle, superficielles. On parlait de femmes légères, à cette époque. Des femmes de mauvaise vie. C’est bien plus tard que furent adoptés les anglicismes. Call-girl, dans le cas de ce genre de femmes. J’étais jeune et je ne connaissais rien de sa vie. Je n’étais pas juge. On me jugeait parfois personnellement sur mon physique, je n’allais certainement pas en faire de même. Mais l’avertissement de Cécile était constructif. Ce n’est pas parce qu’une personne est belle et très ouverte qu’il faut se confier à elle. Je savais déjà que je devais me méfier des garçons. Même si très peu s’intéressaient à moi. Je devais aussi apprendre à me méfier des femmes de mon entourage. Le soir même, nous sommes allées manger dans un petit bistrot qu’elle connaissait bien. C’était très bon et pas très cher. Je me tenais à son bras en rentrant chez elle. Malgré l’heure tardive, les rues de la ville étaient encore très animées. Comme en plein jour, presque. C’était évidemment très inhabituel pour moi. Dans mon village, les rues étaient désertes dès 19 heures. Cécile m’a proposé de prendre une douche avant de me coucher, pour évacuer la fatigue du voyage en train, le stress, … Je revenais dans la chambre en tenue de nuit, tandis qu’elle prenait sa douche à son tour. C’était un appartement de fonction, la chambre prévue pour une célibataire.

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