Immersion totale (01/11)

J’ai 15 ans. Nous sommes en janvier et, comme tous mes camarades en classe de 3ème B, je dois effectuer un stage d’immersion en entreprise. Durant trois semaines, je devais me plier aux horaires de travail d’un adulte. C’est dans la société où travaille mon oncle Denis que j’ai pu faire ce stage obligatoire. Denis, c’est le frère de ma mère. Il travaille pour une grande société internationale, ayant des intérêts et des immeubles partout dans le monde. C’est dans l’une des grandes tours de La Défense que je devais me rendre, chaque matin. Je suis jeune et plutôt sportive, c’est la raison pour laquelle je montais habituellement les six étages par l’escalier. J’étais rarement seule, surtout au moment de l’embauche des autres employés. Beaucoup de femmes, et des hommes aussi. Les premiers jours, j’avais étudié l’organigramme de la société pour me rendre compte que les hommes occupaient principalement des postes à responsabilité, les femmes exécutaient, quant à elles, les taches qui leur étaient confiées par les cadres de l’entreprise. Denis était bien évidemment l’un de ces cadres qui savaient donner des ordres. Il me confia à trois femmes qui, elles, ne s’occupèrent pas trop de moi. Et cela me convenait très bien, je pouvais observer, prendre des notes.

Un matin, mon réveil n’a pas sonné à l’heure et je me suis retrouvée un peu en retard en bas de l’immeuble. Pas question de prendre les escaliers pour courir, je pris bravement l’ascenseur jusqu’au sixième étage. Je me retrouvais au fond de la cabine pendant qu’elle se remplissait de femmes et d’hommes pressés. Pressée, compressée, je l’étais moi aussi entre tous ces adultes indifférents à ma petite personne. L’ascenseur stoppa un peu brutalement au premier étage. Quelques personnes descendirent et d’autres les remplacèrent. Dans le mouvement, je sentis une main se poser sur moi. Sur mon sein. Une main d’homme. J’étais pétrifiée, mais pas de peur. C’était chaud, c’était doux, et je voulais qu’il continue. C’était la première fois pour moi, dans ces conditions particulières. Je prenais les transports publics et j’étais habituée aux caresses malencontreuses sur mes fesses. Toutes les femmes en subissent régulièrement, que ce soit dans le métro ou bien les bus de la RATP. Mais là, c’était différent. Je ne me sentais pas agressée, mais c’était comme s’il avait deviné ce que j’attendais, sans vraiment le savoir moi-même. Je n’osais pas lever les yeux vers lui, mais je l’imaginais beau brun ténébreux. Et en plus, son parfum m’enivrait, c’était une odeur indéfinissable mais terriblement affolante pour mes sens.

À chaque étage, la cabine se vidait un peu, et nous n’étions plus que trois arrivés à mon étage. Je devais me dégager, mais je ne le voulais pas vraiment. J’aurais voulu passer la matinée dans ses bras que j’imaginais musclés. La porte s’ouvrit, la femme sortit sans un regard pour nous. Il s’écarta soudain, tourna les talons et sortit lui aussi de la cabine. J’étais encore sous le choc, mais je pus me ressaisir juste avant que les portes ne se referment. Le couloir était vide. Mon bel inconnu avait disparu. Je regagnais le bureau où l’on ne m’attendait même pas. Je tentais ma chance dans le bureau de Denis. Il était au téléphone avec un client mais il me fit signe d’entrer tout de même. Je l’observais en coin, même si je le connaissais bien, j’imaginais que c’était lui, mon inconnu de l’ascenseur. Quand il raccrocha son téléphone, je m’approchais de lui pour l’embrasser sur les deux joues. Son parfum était totalement différent de celui de mon inconnu. J’étais un peu déçue, … Et rassurée à la fois. Mon oncle. Ce serait de l’inceste si je devais avoir une relation avec lui. Je l’aimais beaucoup, évidemment, comme j’aimais sa femme, et leurs deux enfants. Il me demanda si tout se passait bien pour mon stage, je répondis par l’affirmative. Il n’avait pas vraiment le temps de s’occuper de moi, aussi me demanda-t-il comment cela se passait avec les femmes chargées de me tutorer. Je mentis à mon oncle, parce que leur façon de m’ignorer me convenait tout à fait. J’étais là pour observer le monde du travail, avant d’y être plongée moi-même dans quelques années. Je les observais, toutes et tous, j’écoutais leurs conversations. Elles finissaient par oublier ma présence pour raconter leurs vies intimes.

Surtout une des femmes, Vanessa. Elle était très jolie, célibataire et elle sortait presque tous les soirs de la semaine, et le week-end aussi, évidemment. Elle racontait ses sorties, ses rencontres avec des mecs dans des bars, des boites de nuit. Elle ne rentrait que rarement seule chez elle. Des coups d’un soir, elle en faisait la collection. Je sortis du bureau pour explorer l’étage. Si mon inconnu était descendu là, c’était sans doute qu’il y travaillait. À moins qu’il ne soit venu voir une personne travaillant à ce même étage. Cette éventualité, je l’écartais aussitôt, voulant me persuader à moi-même que je le reverrais un jour. Tous les bureaux de l’étage où je « travaillais » étaient vitrés, je pouvais donc aisément voir leurs occupants. Seul un des bureaux avait les stores baissés mais, vu que la porte était ouverte au moment où je passais devant, je pus apercevoir un homme bedonnant derrière son bureau. Il me fit un grand sourire avant de replonger dans son dossier. J’avais exploré tout l’étage, ou presque. Je commençais à désespérer lorsque j’arrivais dans un tout petit couloir. Le sol et les murs étaient différents du reste de l’étage. La peinture murale était beaucoup plus sobre, moins « tape-à-l’œil » et le sol était recouvert de moquette épaisse. Il régnait dans ce couloir une odeur de mystère, de confidentialité exacerbée. Au fond de celui-ci, une porte en bois. Elle était à double battants, semblait très épaisse, comme les portes que l’on pouvait voir dans les châteaux et les demeures seigneuriales. Près de cette porte, une plaque dorée indiquait le nom de l’occupant.

« Giacomo Divinatelli » et, en dessous, sa fonction, « Ambassadeur de marques ».

J’étais persuadée d’avoir trouvé mon inconnu. Mais comment faire pour le revoir ? Le reste de ma journée, je le passais à circuler dans les couloirs.

 

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